Le Mozambique et la mission

Le Mozambique



De 1975 à 1992, la guerre civile ruine le Mozambique. Paix en 1992. Élections en 1994. Depuis, relative stabilité. Mais la guerre se paye : 4 millions de déplacés, sol truffé de mines anti personnelles, 50% de chômage, criminalité, pauvreté inhumaine pour la majorité des gens. Taux de mortalité des moins de 5 ans : 270/1000. Avec une personne séropositive sur 7, le Mozambique fait partie des 10 pays les plus atteints. Classé 152ème sur 162 selon l'index de développement humain (IDH), le pays peine à s'intégrer dans la Communauté de Développement de l'Afrique Australe, marché en devenir de 180 millions d'habitants. Six spiritains travaillent dans deux zones oubliées. Leurs toutes jeunes communautés se mobilisent contre la pauvreté. Priorité : l'école, là où elle n'existe pas, santé et prévention partout. Mission aussi immense que le manque de moyens. Pourquoi s'y lancent-ils ? Parce qu'ils vérifient tous les jours que c'est là qu'ils doivent être.

(source : Pentecôte sur le Monde).

Les oubliés d'Inyasonia


Pentecôte sur le Monde - novembre / décembre 2002


Pourquoi animer une cinquantaines de communautés souvent difficiles d'accès en territoire ex-Renamo ? - " Parce que ces gens sont les plus pauvres, les plus oubliés de la zone. "

Les Pères Blancs allemands fondent la mission en 1948. Accusés d'anti-indépendance, ils sont expulsés à l'époque du marxisme.
Sao Paulo, la paroisse d'Inyasonia, est abandonnée. L'évêque actuel y séjourne de temps à autre. Un marxisme très agressif détruit croix et autel de l'église, crucifix d'entrée de mission, chapelles villageoises.

Les premiers spiritains, nigérians et angolais, n'arrivent qu'en 1998. La province de Manica compte dix districts.
En avril 2002, la fondation de la mission de Guro a limité la mission de Sao Paulo aux deux districts du Barue et Macossa. John y attend son compatriote, Fran Kearns, irlandais, et Yves Mathieu, français. Le premier apprend, au Zymbabwe, le chona, mère du cibarwé local. Le second fera de même.

Des spiritains en formation, comme Balthazar Hernandez, mexicain, y sont venus et viendront aussi en stage de quinze jours.

Actuellement, la mission vit de Cor Unum, fond de la Maison Générale, 10000€ pour logement, essence et nourriture (1).
Pour 2002, John promet de tout faire pour en trouver la moitié. Un moulin ne paye que son carburant, son entretien et ses deux salariés. Les quêtes du dimanche de la paroisse principale tournent autour de 10000 meticais : moins de 1€...
Une cinquantaine de communautés se regroupent en six zones d'environ six communautés établies autour d'une plus ancienne. Au contraire de celles que relient de simples pistes, celles établies le long de la route goudronnée sont très accessibles. Dans la montagne de Choa, sept communautés restent inaccessibles en période de pluie, d'octobre à fin mars.
Beaucoup de village sont nés du regroupement de gens se protégeant de la guerre.

En guise de déminage, le panneau signalant le danger a été enlevé.

Des catéchistes et responsables de diverses commissions font exister les communautés autour d'un ancien, appelé plutôt " animateur ". " Nous sommes pratiquement en mission de première évangélisation avec une majorité de catéchumènes, constate John. Beaucoup de communautés restent très fragiles vu la rareté du personnel formé et le lourd problème linguistique. Nous ne disposons pratiquement d'aucun support, catéchisme, bible, manuel de chant en langue locale. Textes d'Évangile, chants liturgiques, n'existent que sur feuilles volantes. Il faudrait vraiment faire mieux. Mais des tirages corrects en petit nombre dépassent nos ressources. Pour le moment, nos gens qui comprennent assez bien le chona emploient missels et bibles dans cette langue dont découle la leur. "
La mission est très vaste : 120 kilomètres séparent le fleuve Pongwé, au sud, du district de Gourou, au nord. Autant d'est en ouest.

Les distances ne sont pas les seules difficultés. Certaines communautés ne sont accessibles qu'à pied ou en barque. Les nombreux déplacements sur route et surtout sur piste obligent John à maintenir deux Toyota Hilux, un spiritain et l'autre du diocèse, en parfait état (2).

Dans une boucle de la rivière Vundui à 213 km, vit une nouvelle communauté de 133 personnes, Nyakassoro. Pour s'y rendre, après une route d'environ 90 km de goudron, des pistes difficiles, dont une de 45 km qui n'a jamais été déminée (3). En guise de déminage, le panneau qui indiquait " Vous entrez ici à vos risques et périls " a été enlevé. La zone était Renamo (mouvement rebelle pendant la guerre, aujourd'hui parti d'opposition). Pas question d'éviter les trous en passant sur les côtés, il vaut mieux ne rouler que dans les traces des prédécesseurs.

Des jeunes provoquent des accidents et dépouillent les blessés.

Pourquoi faire 213 km (plus 25 autres pour emmener chez les soeurs une femme malade pour qu'elles la conduisent à l'hôpital) juste pour célébrer une messe avec 133 personnes, partager avec elles un peu de vieille poule et de riz, échanger quelques nouvelles et annoncer la visite de l'évêque avant les pluies ? - Parce que ces gens sont les plus pauvres et les plus oubliés de la zone.

En 2001, ils ont souffert de famine. La Caritas diocésaine n'avait plus rien en stock. John les a secourus : " Le fait d'être régulièrement visités, de ne pas être oubliés en cas de coup dur permet à des gens à qui vous proposez l'Évangile de comprendre de quel amour ils sont aimés et ils le rendent bien. Je leur ai demandé s'ils acceptaient de recevoir chez eux un grand séminariste pour un stage de quinze jours. Ils donneront officiellement leur réponse favorable à l'évêque lors de sa visite. "

Voyager seul est trop dangereux. Il arrive que des enfants d'à peine plus de dix ans jettent du sable par les fenêtres ouvertes pour provoquer des accidents. S'ils y parviennent, ils dépouillent les blessés. En 1999, le responsable des jésuites en est mort. Prétextant qu'il profitait de la petite fille qu'il ramenait chez ses parents, des jeunes lui avaient volé son argent et ses affaires.
Le lendemain matin, toujours coincé dans sa voiture, il a raconté son " accident " avant de mourir, en affirmant que ce qui lui avait fait le plus mal était cette accusation injuste.
Deux énormes gendarmes couchés séparés de 20 km barrent la route Beira - Chimoio ravinée par les inondations. De jeunes brigands y grimpent au point A, font tomber des sacs de marchandises et descendent tranquillement au point B.
La police ? Certains la qualifient de " délinquance autorisée ".

Les cyclistes doivent présenter carte grise et vignette.

Autre syndrome national qui handicape le travail : les taxes et impôts. En 2000, un drame national : des inondations catastrophiques isolent des centaines de milliers de gens. L'avion affrété par l'Irlande apporte à Beira couvertures, nourriture, médicaments. L'administration, qualifiant Beira d'aéroport privé, exige une taxe de US$ 6000.
L'avion repart sans rien décharger...
Le pays taxe le plus petit vendeur des rues. Les propriétaires de vélo ? Carte grise et vignette.
Des taxes de douane très élevés paralysent tout et personne ne sait où va cet argent :   " A la mission, nous avons lutté pour ne pas avoir à payer de taxes sur le moulin parce que je peux me permettre d'être dur avec l'administration, confie John. Ce service payant rendu à la population nous permet tout juste d'entretenir les machines.
Un perceuse de 30 € passe à 300 € ici. Idem pour tout ce qui est importé : reste d'une colonisation portugaise et d'un marxiste additionné de particularités locales. La bureaucratie est un frein au développement :
" Devant taxes, impôts, bureaucratie, les Mozambicains affichent une passivité qui les empêche de croire en eux-mêmes. "

Notes de Benoit sur ce texte


(1) Cette somme a beaucoup baissé depuis.
(2) Depuis, on est très loin du " parfait état " !
(3) Et, de plus, infectée par les mouches Tsé Tsé : n'oubliez pas de fermer les vitres !

Le combat contre la pauvreté



Pentecôte sur le Monde - novembre / décembre 2002


La région d'Inyazonia est l'un des couloirs de la mort programmée (les camions reliant le Zimbabwe au port de Beira). Face à la prostitution, au sida, à l'absence d'enseignement, au fatalisme, des chrétiens s'attaquent à la pauvreté.

Dans une région fortement marquée par le passage des camions et la prostitution qui s'ensuit, le travailleur moyen gagne un 10ème de ce que l'ONU déclare seuil minimal de pauvreté (1US$) : " Cependant, remarque John, pas de queue de gens venant quémander de la nourriture devant les missions comme en Angola. "
Une foule de petits commerçants achètent et vendent avec de petits bénéfices. En ville, la pauvreté pousse à la prostitution et aux vols dans les champs avant récolte. Presque toléré : pris sur le fait, le voleur n'est pas forcément réprimandé.
A l'époque coloniale, le sabre était l'allié du goupillon. Aujourd'hui, le peuple, dont les chrétiens sont entre 15 et 20% selon les endroits, a une attitude dure et critique envers le clergé et n'est pas très chaleureux vis à vis du missionnaire. Des sectes, comme celle des " John Malanga ", petits groupes allant drapés de blanc, têtes rasées, bâton de pasteur, se développent de façon foudroyante.
Le climat oscille entre inondations et sécheresse. Au même endroit, la récolte de maïs peut être anéantie par manque ou excès d'eau. Période critique : octobre à décembre. Les missionnaires tentent d'aide les plus sinistrés et de tirer la sonnette d'alarme auprès du gouvernement qui n'apprécie pas que, dans le passé, tout le système scolaire était aux mains des missionnaires et que beaucoup d'écoles le soient encore. Un prof ou un médecin missionnaire peut attendre plus d'un an son autorisation de travail.

Nous expliquons aux gens qu'ils brûlent trop de richesses.

Sans être la porte ouverte au développement, l'enseignement est cependant un élément-clef qui permet aux gens d'organiser leur vie, leurs fermes, leur pays pour trouver la bonne politique d'éducation. Le pays a des routes internationales, des ports sur le côte, le chemin de fer, des terrains agricoles extraordinaires et un énorme potentiel touristique : " Il faut vaincre pour cela le syndrome de dénigrement de soi qui bloque tout, explique John. Les Macuwa sur la mission de Netia en sont les plus atteints. Leur question paraît être en permanence: " Nous, nous n'avons rien, qu'est-ce que tu peux nous apporter ? " On dirait qu'ils n'ont plus aucun sens de leur dignité. Il m'est arrivé de traverser 300 ponts sur 60 kilomètres pour recevoir en fin de visite une poule vivante ! Heureusement que la soeur qui m'accompagnait avait apporté une boite de pâté ! "
L'agriculture traditionnelle est dangereuse : les gens déboisent 1 ha en coupant les arbres à 1 m du sol et en brûlant tout. Puis ils bêchent un peu et sèment le maïs. Quatre ans de ce traitement épuisent le sol. Il faut déboiser ailleurs : " Selon mes petites possibilités, j'essaye de stimuler l'agriculture d'auto subsistance que lancent Misereor et Caritas dans le diocèse. Nous expliquons aux gens qu'il brûlent trop de richesses. Les grandes herbes pourraient se transformer en engrais ou en couverture de la terre après irrigation. Nous lançons à la fois des techniques qui n'épuisent pas la terre et des cultures qui la régénèrent. Des moniteurs choisis ont reçu une formation de base et sont suivis en continu par une allemande assistée de monitrices mozambicaines. J'ai fourni des vélos aux leaders. Problème récurrent : les paysans ont bien du mal à évoluer malgré les jardins-pilotes des moniteurs qui font tout pour prouver que   " ça marche ".
Le combat contre la pauvreté ronge John : " Nous favorisons beaucoup l'enseignement en essayant de faire comprendre aux gens qu'ils ont des richesses pour qu'ils sortent de leur mentalité fataliste. Nous nous préoccupons en même temps des plus sinistrés, des orphelins, des anciens, des paralysés. "
John essaye d'équilibrer sa présence à la mission et ses sorties, consacrant la semaine à réhabiliter des bâtiments ayant servi de dortoir militaire durant la guerre. Il tient à mettre en place les conditions d'une vraie communauté spiritaine.

Avoir affaire à des personnes est plus intéressant que de planter des choux !

Il faut aussi améliorer les installations du petit hôpital-maternité car John fonctionne jour et nuit comme ambulance pour évacuer sur l'hôpital de Catandica à 12 km. Responsable du groupe spiritain, il doit remplir beaucoup de papiers administratifs, organiser l'arrivée des nouveaux, les stages de langue, le suivi de chacun : " Je devrais faire plus souvent des visites à Netia, mais tant que je suis seul, je ne peux pas trop me déplacer même si beaucoup de spiritains me demandent en plus de donner des retraites, d'être traducteur dans différentes sessions, au Kenya, au Zymbabwe ou ailleurs. Je suis en phase de projets à imaginer. Certains secteurs sont au plus bas. A tous niveaux, la jeunesse a besoin d'une animation systématique. J'espère pouvoir former une équipe pour la mobiliser avec les jeunes Pères qui vont arriver, soeurs et laïcs. "
Dans la passé, il existait pas loin de l'école des foyers pour garçons et filles. L'évêque espère les rouvrir, mais les anciennes constructions nécessitent restauration radicale. Afin de nourrir ces jeunes, la mission dispose d'un grand terrain à cultiver. Pour équipements et tracteurs, John compte sur l'Irlande sans oublier de faire participer les gens sur place dans la conception des projets: " Macossa (1 des 2 districts de la mission avec Barue où se trouve la mission) est loin, mais entouré de 6 communautés. Je rêve d'y construire une maison pour pouvoir visiter et former les communautés sans trop d'allers-retours. "
Après l'Europe, retravailler en Afrique, voir un pays très pauvre où naît de l'espoir donne du punch : " On sent ici une énergie nationale pour avancer, pour l'enseignement. Il serait exagéré de dire que les gens sont très motivés par la foi. Mais si nous nous investissons dans la formation en tablant sur ce qu'ils sont capables de réaliser, ils ont le répondant. "
Au conseil pastoral, personne n'exigeait de rapports des responsables: " Tous les trois mois à chaque réunion, je leur en demande pour planifier et vérifier l'avancée des projets. S'il n'existe pas de rapport, j'en cherche avec eux les raisons et la façon de s'y prendre la fois suivante. Avoir affaire à des personnes est plus intéressant que de planter des choux ! "